lundi 7 juin 2021

Blablabla (et au revoir Coëtquidan)


En fin de semaine prochaine, à l'occasion d'une série d'oraux de soutenance (mémoires d'élèves officiers de l'Emac / ex '4ème Bat'), je vais rendre mon tablier. Arrivé aux Ecoles de Saint-Cyr Coëtquidan en 2003, au milieu de bien des tourments personnels, je clos par conséquent un cycle de 18 années. Qu'il me soit permis de décrire ici mes impressions, à ceux qui auront la gentillesse de me lire en tout cas

Sur place, je ne veux ni discours ni rien qui sorte de l'ordinaire. A la fin du mois de mai, le département Histoire (et géographie) participait en effet à un rallye Ecoles, faisant passer tous les officiers-élèves dans différents ateliers ponctuant un parcours sur le camp-bâti. L'un d'eux se tenait sous une tente spécialement montée dans le hall du musée du Souvenirs. J'y ai passé dix-huit heures, avec mes camarades gradés et mes collègues enseignants civils.

Cette ultime tâche m'a bien aidé à franchir le dernier pas. Entre les groupes d'élèves, de ceux qui attendaient pour répondre à des questions d'histoire militaire, de tactique ou de stratégie, j'ai pu longuement admirer les objets et lieux, le décor de ce qui a été mon lieu de travail pendant toutes ces années (quelques vues pour les curieux). Civil n'ayant jamais porté l'uniforme qu'en préparation militaire, à la veille d'une mutation dans l'Education Nationale - à 49 ans, combien de temps me reste t-il avant de partir en retraite ? - j'ai pris soin de m'imprégner des statues : 'la France' sculptée par Bourdelle après la Grande guerre et plastiquée par les terroristes de l'OAS en 1962 (lien). 

Devant les portes vitrées du musée, le bronze de Clésinger représentant le général Marceau regardait la passerelle, sur l'autre bord du Marchfeld, statue sortie des réserves des Invalides au siècle dernier, après un séjour dans une cour de la Vieille école, avant qu'elle ne fût bombardée, près de Versailles (lien).

 


Je quitte donc Coëtquidan, plein d'espoir pour la suite, mais avec un léger pincement de cœur. Lever le voile sur toutes les raisons de ma lassitude n'aurait guère sa place, sauf à faire preuve d'une certaine ingratitude. La première de toutes les causes est géographique, cela va mieux en le disant : Coëtquidan se trouve trop loin de Rennes, la ville dans laquelle je suis désormais installé avec femme et enfants. Les déplacements en voiture me fatiguent, conduire me déplait. Les programmes changent, la géographie demeure à sa place (modeste), les formations mettent en avant l'opérationnellabilité : ceci dit, je ne veux instruire aucun procès dont je serais à la fois juge et partie. Tout doit changer, et quiconque se leurre qui s'arrogerait le droit de rester à vie à son poste.

En 2003, j'ai quitté le Prytanée de la Flèche avec hésitation, pour venir enseigner en centre Bretagne, suscitant la joie et la fierté de mon père, lui-même ancien de la Spéciale (Promotion Amilakvari, 1954-56). Il ne saura pas que mon séjour s'interrompt cette année, lui qui est mort cinq ans après mon installation. En tant que cornichon - préparant Saint-Cyr - au lycée Henri Poincaré entre 1989 et 1991, j'avais bien espéré poser mes valises quelques mois à Coëtquidan : sans imaginer y parvenir près d'une décennie plus tard, ni y demeurer aussi longtemps. Improviser, s'adapter.

En 1991, la guerre du Golfe et les missions d'interposition en ex-Yougoslavie m'ont détourné de l'envie de faire carrière dans l'Armée de terre : sans jamais caricaturer le courage des casques bleus envoyés sur place. Je pense en particulier au général Morillon intervenant à Sebrenica (en Bosnie). En septembre 2003, le lieutenant-colonel qui m'a recruté - et dirigeait alors le département histoire - m'a incité à proposer un cycle de cours et TD pour l'ESM 2 (= deuxième année) qui devait s'ancrer à la fois dans l'histoire contemporaine et la géographie. Un seul exposé m'a marqué cette année-là. Le sujet était "Bagdad, 2003" : l'EO m'a narré l'éclatante victoire américaine; à mes remarques dubitatives, il a répondu par un balayage lapidaire laissant entendre qu'un civil ne pouvait rien y entendre.

En 2013, un officier breveté m'a sollicité pour l'introduction à une conférence sur le Sahel. En plein lancement de Serval, il souhaitait que l'on présente la sous-région "en un quart d'heure" (sic). Vous comprenez, les rives du fleuve Niger, les marges du désert, le sable qui s'élève, le chèche qui protège, les religions mystérieuses, les routes caravanières; et hop, on passe ensuite aux choses sérieuses. Quand j'ai proposé un contre-projet de quatre heures, l'intéressé m'a oublié. Mais qu'importe aujourd'hui. 


Je pars la tête pleine du souvenir des dizaines d'élèves officiers sahéliens passés sous mes yeux : fils d'éleveurs, de cultivateurs, de fonctionnaires (plus ou moins bien payés), ces musulmans au regard clair et ces chrétiens aux prénoms fleurant l'ancien Testament; tous, dont l'écriture reflétait une école primaire plus exigeante que la nôtre sur la forme des lettres.

L'un souffrait du sida à l'insu de ses camarades et bénissait le Ciel d'être soigné dans les hôpitaux militaires français. L'autre me parlait de ses liens de parenté au sud du Burkina, au delà des frontières fixées en 1960, en pleine guerre civile ivoirienne. L'un exprimait son admiration pour Robert Mugabe, le président zimbabwéen qui "savait parler aux Occidentaux", bien d'autres exprimaient leur agacement devant la présence des investisseurs chinois sur le continent africain. A l'occasion d'un TD sur Dakar, j'ai pu sonder l'ampleur du fossé qui nous sépare parfois - moi Européen - de certains Africains : la discussion avait dérivé sur les nuits dakaroises, les jeunes qui font la fête, boivent et s'amusent. Le furieux avait soudain insulté tous ceux qui étaient là, évoqué la faute des "Occidentaux dépravés".

Bien d'autres expériences avec des élèves étrangers me reviennent, mais peu de région dans le monde ne souffrent en ce printemps 2021 comme le Sahel : l'Afghanistan, peut-être, qui a envoyé à Coëtquidan de nombreux élèves-officiers ? Je voudrais citer aussi des Malgaches, des Coréens, des Vietnamiens : pas de place pour les adjectifs. Evitons les clichés. Les premiers n'ont pas la rancune de la révolte de 1947 tandis que les derniers gardent en bouche la logorrhée marxiste-léniniste pondue par le régime qui les envoie en France. 

Se bousculent aussi dans mes pensées des Allemands souvent au-dessus de la moyenne (un que je préférerais ne pas avoir croisé), des Espagnols - dont un à qui j'ai fait découvrir la guerre civile dans sa complexité -, des Canadiens francophones ou non... et pour terminer ce tour du monde, des Américains qui ont occupé une place éminente.

Ils ont été les plus nombreux, les plus réguliers et parfois les plus prévisibles. Couleurs de peau et religions indiffèrent quand on arbore au bras le Stars & Stripes, même si l'un d'eux raide comme un piquet, issu de VMI m'a dit dans un garde-à-vous de Marine "être Carolinien". Un élève-officier lisant un extrait des exhortations évangéliques de Stonewall Jackson - général aussi sudiste que fondamentaliste - avec des tremblements dans la voix a provoqué dans un amphi un silence religieux que je n'ai pas oublié. Mon premier élève Noir-Américain de West-Point s'asseyait en amphi... loin de ses camarades : avec les Sahéliens. 

Une élève major de West Point, ayant appris toute seule le français pour son stage à Coëtquidan, lisait tout ce qui passait, me bombardait de questions à chaque cours et a passé ses permissions à faire de la varape dans les Alpes. D'un ultime groupe qui comprenait aussi des Canadiens et un Finlandais, je garderai les réactions à mon cours sur la Chine, de ce que tous découvraient, éberlués...

On me reprochera de ne pas m'appesantir sur les élèves officiers français : beaucoup m'ont comblé par leur gentillesse, leur politesse et leur culture générale. Un peu plus haut, j'ai émis des réserves sur les orientations de l'enseignement : la géographie souvent considérée comme absconse n'a pas toujours bonne presse parmi les élèves des Ecoles. Il  n'empêche que j'ai pu - avec une grande liberté - proposer des contenus originaux et renouvelés. La frontière entre histoire et géographie a même été allègrement franchie à l'occasion d'un cycle consacré aux Guerres civiles contemporaines. Une année, j'ai glissé un peu de risque insurrectionnel, une autre une dose de risques naturels.

Le temps presse. Il me faut conclure, formuler des adieux apaisés. Je ne pars pas hanté par les obsèques d'un enfant. Ma vie professionnelle reste autant ouverte que possible à des expériences d'enseignement dans le secondaire. Car je garde l'envie de proposer ce que j'aime le plus, loin des carcans universitaires : vulgariser, pour tenter d'élever la pensée de mes contemporains focalisés sur le temps immédiat.

Merci à mes lecteurs fidèles...

Lande bretonne, je t'ai longtemps parcourue sur le Camp, allant du bâti à la Grande Bosse (et lycée de Versailles). Je t'arpenterai désormais en promeneur

lundi 15 juin 2020

Washington (1861-65) et Madrid (1936-39). Deux capitales au coeur d'une guerre civile

 

La réponse qui suit m'a servi de corrigé pour un mini-mémoire proposé aux saints-cyriens de l'ESM2 (majeure histoire&géo). Il m'a semblé utile d'élargir le nombre de ses lecteurs et éventuels commentateurs... Bonne lecture !

"Cher M.,

Merci pour votre courriel ! Vous vous doutez bien que sur un sujet aussi vaste, il y a plusieurs angles d'attaque possibles. Voilà quelques axes de réflexion : en commençant...

1 (intro) par les causes urbaines - dans l'idéal, les causes directement liées aux deux villes de Washington DC et Madrid - du déclenchement de la guerre civile aux Etats-Unis (1860) et en Espagne (1936). Dans les deux cas, la vie politique a connu une forme d'accélération dans les mois précédant le déclenchement des hostilités : campagne électorale de Lincoln d'un côté, victoire d'une plate-forme conservatrice en 1934.

¤ En Espagne, on peut considérer l'assassinat de Calvo Sotelo - "affaire" complexe - comme un signe de la transformation rapide de la ville : devenue en deux ou trois décennies une métropole dynamique et industrielle, frappée par la pauvreté (elle-même née de l'exode rural) et l'agitation ouvrière "rouge".. 

2 (suite) En continuant par une analyse des circonstances au cours desquelles les deux capitales (Madrid / Washington) sont devenues essentielles dans les premières semaines. Des armées ont alors tout à gagner - Confédérés d'un côté, Nationalistes de l'autre - en investissant la place; elles n'y parviennent pas : pourquoi ? Dans les deux cas, leur fonction administrative et politique découlait de l'histoire des deux Etats concernés : naissance des Etats-Unis (et concurrence avec la ville naturellement prééminente de New York) ///

¤ Reconquista et développement d'un Etat riche, colonial et centralisé... jusqu'à l'arrivée des armées napoléoniennes : Madrid devient au XIXème la capitale de l'instabilité politique, avec des casernes d'où partent les officiers fidèles ou putschistes.

3 (suite) En continuant par un bilan des stratégies développées par les agressés. De fait, on ne peut isoler qu'une logique défensive : celle de l'Union (grâce à un McClellan calomnié) découvrant une situation inconfortable, la position trop méridionale de la capitale fédérale. Face aux forces confédérées, il n'y a guère d'autres ressources - pour le Nord - que d'attendre des jours meilleurs, quand les Sudistes remportent des victoires (1861-63); tout en fortifiant le mieux possible les alentours de Washington.

¤ En Espagne, en 1936, le slogan No pasaran résume un mélange de volontarisme partisan et de manque de perspective. Les Républicains souhaitent combattre le fascisme autour de Madrid (1936-37) mais pourquoi peinent-ils à imaginer autre chose ?

4 (suite) En continuant par les stratégies brouillonnes des fauteurs de guerre... Il s'agit là de faire un portrait croisé des généraux Lee et Franco, que bien des choses opposent; sans oublier qu'ils n'ont pas la primauté - au départ - du commandement de leurs armées respectives. Lee a t-il voulu envahir le Nord ? Oui, mais pas avant 1863 ///

¤ La situation évolue moins vite dans l'armée sudiste que dans l'armée nationaliste, puisque l'Espagnol se retrouve dès 1937 sans rivaux : disparition brutale des généraux Sanjurjo et Mola. Le temps perdu par les Nationalistes à Tolède (= faute de Franco) explique en bonne partie leur insuccès à l'automne suivant.

5 (enfin) En conclusion (en évitant de refaire l'histoire avec des "si"), le sujet fait réfléchir sur les place et situation de Washington à la sortie des deux guerres civiles. Washington devient pleinement capitale - pour pousser le raisonnement un peu trop loin ? - après 1863 et l'abolition de l'esclavage. Ville de plus en plus peuplée (en particulier de Noirs-Américains), de plus en plus industrielle, censée incarner le rêve d'une Amérique pacifiée; on sait ce qu'il en résulte par la suite. ///

¤ Dans le cas de Madrid, le défilé de la victoire de mars 1939 est extrêmement important; il cache l'absence de succès militaire obtenu sur le terrain dans la capitale (la garnison s'est rendue). Le rapport du dictateur franquiste avec la capitale espagnole est ambigu après 1939 : volonté de reconstruction emphatique, mais méfiance vis-à-vis de la population madrilène...

Voilà esquissés quelques axes. Ils n'épuisent évidemment pas le sujet ;)

Bonne journée à vous...

BL"


samedi 21 mars 2020

Des virus, et de leur capacité à provoquer des grandes transitions [retour sur "Nos phobies économiques", Delaigue et Ménia]


Sous l'Empire romain, à la fin du Moyen-Âge, lors des grandes découvertes ou à l'époque moderne, de grandes épidémies ont affligé le monde, qui traversaient les océans et se jouaient des frontières. Elles ont révélé les failles internes aux grands ensembles géopolitiques, les difficiles transitions entre dynasties et régimes plus ou moins démocratiques, l'accumulation de privilèges ou - au contraire - la précarité de ceux qui triment en bas de l'échelle sociale. L'affaire est entendue. Des millions d'humains ont perdu la vie dans le stress et l'encombrement des cimetières, avec un ultime épisode remis au goût du jour - hélas - en ce début d'année 2020. A quoi sert-il de dramatiser à l'excès l'inéluctable?
L'information instantanée ne sert à rien. En matière de maladie transmissible mais non visible et difficile à quantifier, elle agit en sens inverse de ce qu'il conviendrait de faire : poussant à ignorer les faits et mépriser les décisions gouvernementales. Or, il va falloir rester patients ! La géographie, la démographie et l'économie - enrichies par le travail des historiens du temps long - vont néanmoins pouvoir aider à faire réfléchir ceux qui s'en donneront les moyens intellectuels. Car il faut tordre le cou aux simplifications abusives. Ainsi se pose la question de l'utilisation de la dernière pandémie de l'histoire : à la fin de la Grande guerre, la fameuse grippe espagnole.
  1. Dans la période qui a suivi l'Armistice (1918-1920), des dizaines de millions d'Européens ne mangeaient plus à leur faim depuis cinq ans. 
  2. Des dizaines de milliers de blessés survivaient tant bien que mal, sauvés par des chirurgiens ayant réussi dans l'urgence à intervenir, au plus proche du champ de bataille. 
  3. Ces hommes étaient toutefois diminués, à proximité du Front sur lequel avaient afflué (en 1918) des milliers d'Américains transmetteurs de la maladie. 
  4. Dans le même temps, la guerre n'en finissait pas, avec des troupes d'occupation en Rhénanie, le conflit entre Grecs et Turcs en Asie mineure, la guerre entre Rouges et Blancs en Russie. Qu'y a t-il de comparable avec 2020 ?


Dans leur livre intitulé "Nos phobies économiques", Alexandre Delaigue et Stéphane Ménia ont montré (il y a plus de dix ans) l'impact d'un virus sur une société développée : c'était le thème de leur chapitre IV : 'Nos virus auront ma peau'. "Les activités économiques déterminent-elles des conditions propices au développement d'épidémies?" se demandent les deux auteurs page 91... Ils enchainent sur l'impact sanitaire du transport aérien mondial : en constante augmentation à l'époque. Avec le recul, et fort des premiers retours des autorités européennes, on sait désormais que l'épisode du coronavirus va pousser de nombreuses compagnies à mettre la clef sous la porte. Que restera t-il des autres à l'issue de la crise ?

Dans un second temps, le lecteur parcourt un long passage sur la diffusion du VIH en Afrique à cause de conducteurs routiers. Ceux-ci ont favorisé le décollage économique du continent en même temps qu'ils diffusaient la maladie de villes en villes, de bas-côtés isolés en ports de commerce, de bordels non surveillés en parkings pour camions. Plus globalement, le développement du commerce par voie terrestre - toujours selon AD et SM - impacte aussi d'une autre façon la mondialisation : à cause de l'exportation de viande industrielle, elle-même sujette aux transmissions homme/animal.

La pauvreté tue, non pas directement, mais parce que l'Etat n'a pas les moyens de préparer les bonnes parades. Cet argument classique - que l'on retrouve ici logiquement dans un troisième temps, sous la plume des auteurs - s'applique malheureusement aujourd'hui; parce que les programmes d'austérité ont amené à fermer des hôpitaux (en particulier militaires), ont fait adopter la tarification à l'acte, ont fait forcer les directions à sabrer dans les effectifs. Trente ans de politique néo-libérale, de managérialisme à la petite semaine font que l'Europe, l'Amérique du Nord occupent la place des pays pauvres, ceux d'hier.

Enfin, dans la continuité de l'interrogation centrale se situe la question ultime : combien coûte la lutte contre une épidémie? AD et SM répondent avec prudence qu'il s'agit d'un étage à deux niveaux. Si l'on peut à peu près circonscrire le premier étage - salaires, heures supplémentaires, coûts des matériels, construction des infrastructures - le second pose davantage de difficultés. Comment peut-on en effet évaluer l'interruption de telle ou telle activité économique, l'utilisation de la puissance publique au profit des hôpitaux, le financement des divers frais nécessaires aux milliers de malades? Peut-on même les planifier? Les deux auteurs citent un économiste australien qui a tenté d'analysé les conséquences de la crise du SRAS en 2002